CONSTRUIRE UN NAVIRE DANS LE DESERT.

 

A cette époque à la fin des études, les garçons partaient au service militaire, les filles n’ayant pas encore réclamé l’égalité en tout pouvaient rester chez elles. On pouvait aussi demander à la place à partir faire de l’aide au développement dans des pays pauvres, appelé la coopération.
C’est comme ça que je me suis trouvé gratte papier au ministère des travaux publics du Tchad. Cet immense pays immensément pauvre partiellement en plein Sahara est traversé par un fleuve de plusieurs Kms de large, il y avait des villes d’un coté, des pistes de l’autre, le problème se résolvait par des pirogues pour les gens et, dans la capitale par un pont, et la seconde ville du pays par un bac (appelé navire en opposition aux pirogues) pour faire traverser les voitures et les camions jusqu’à 30 tonnes. Ce bac avait coulé plusieurs années auparavant laissant une bonne partie du pays sans accès, et notamment une grande partie de la récolte d’arachide pourrissait sur place ne pouvant plus être expédiée.

 Le bac dépendait du ministère, je suis donc allé voir mon ministre, pour lui dire que cette situation m’était insupportable. Il ma répondu qu’il n’avait pas le moindre budget pour faire construire un nouveau bac, et qu’il fallait bien se contenter de ce qu’on avait. Je lui ai donc proposé d’en construire un moi-même, je trouverais bien des matériaux de récupération dans la poubelle-dépotoir du ministère, et quelques volontaires pour m’aider.

 

Le «navire» a été construit au bord du fleuve. Puis il a remonté le fleuve sur quelques centaines de kilomètres et a avantageusement remplacé l’ancien navire fluvial pendant des années.

Retournons nous, asseyons nous, analysons calmement ce qui a été réalisé :
D’abord est-ce une innovation ? Construire un navire dans le désert à partir de rien dans cette partie du monde, personne ne l’avait jamais fait, et il y a eu une réelle création de richesse. Deux ingrédients indubitables de l’innovation.Tout est né d’une révolte, cette situation acceptée par tous m’était insupportable.

 

Cette révolte, c’est la première étincelle qui ne peut se produire que dans un seul cerveau.

 

Ensuite oser l’action, ou l’entreprenariat si vous voulez.
Si il faut le faire, et que personne ne le fait, et que j’en ai peut être les capacités, alors je dois le faire, c’est une obligation.

 

Enfin vient la maturation, qui commence immanquable par l’auto engueulade : triple crétin dans quelle aventure t’es tu lancé, dans quelle galère (fluviale) t’es tu fourré, dans quels beaux draps t’es tu mis, alors que personne ne t’avait rien demandé.
Ce qui, heureusement, n’empêchera pas de recommencer la fois suivante. Car si on se plante, au pire on passe pour un nul prétentieux, ce qui n’a jamais tué personne, alors que si on ne tente rien on peut mourir d’ennui … ou de regret.
Puis vient la recherche obsessionnelle qui hante tous les instants : comment rendre possible ce qui semble impossible.
«Celui qui a déplacé une montagne a commencé par une pierre» disait Confucius. Arriver à casser la montagne en pierres que je pourrai déplacer. Cela peut durer quelques minutes ou 10 ans, ou ne jamais arriver.
Et enfin, dans un demi sommeil, alors que le cerveau est totalement relâché, que ses propres barrières internes se sont assoupies, vient l’étincelle. Cette étincelle là aussi ne peut se produire que dans un seul cerveau. L’étincelle n’est en général pas encore la solution, mais la voie à suivre pour la trouver, après encore beaucoup de travail.

Pour mon navire dans le désert, cela a duré plusieurs jours, le temps de faire le tour des décharges, des hangars en ruine, et de tout ce qui pouvait être récupérable plus ou moins légalement. Puis qu’avec mon ouvrier commis d’office, on commence à travailler et à trouver des volontaires pour nous aider.

 

Vient ensuite le travail difficile et laborieux, où on découvre l’extraordinaire pouvoir de nuisance de tous ceux qui ne font rien que leur petit boulot tranquille mais sont très actifs pour vous empêcher de faire, car si vous faites, cela leur montre que eux ne l’ont pas fait, et sous entend que ce sont des lâches paresseux, ce qui est vrai mais tout à fait désagréable. Il aura fallu que je devienne grand patron incontesté pour ne plus connaitre ça dans mon entreprise, par contre dans mon grand groupe multinational où je n’étais que vice-président, j’ai du développer certains de mes projets dans la discrétion.

Déjà tout ça vous ne le trouvez pas dans les livres, mais la suite encore moins.

Ce sont les trois soeurs comportementales, fondement de l'innovation comme de la vie en général, au moins de la vie heureuse, pour éviter ce que Jean d'Ormesseon appelait "une vie entière sans signification".

La première de nos sœurs c’est l’humilité.
En arrivant en Afrique j’ai rencontré quelques coopérants directement sortis de l’école comme moi. C'est-à-dire ne connaissant rien à la vie. Et j’ai vu certains de ces petits blancs donner des ordres aux grands noirs qui avaient la politesse de ne pas rigoler. Pas la peine de vous dire que c’était hautement inefficace.
J’ai commencé mon navire dans le désert en remontant mes manches et en mettant mes mains dans le cambouis, en demandant gentiment que l’on vienne m’aider puis en participant au travail, et en sollicitant les conseils de mes ouvriers. Et cela a bien fonctionné.

La seconde de nos sœurs c’est le respect.
Le respect c’est réciproque, respectez et vous serez respecté (si vous êtes respectable). C’est dire le mot magique « merci » chaque fois que quelqu’un vous donne une information ou un conseil, même si cela vous semble idiot. Dans ma vie professionnelle j’ai pris 1000 avions et voyagé ou travaillé dans une quarantaine de pays, j’ai appris à dire bonjour et merci dans toutes leurs langues (Jërëjëf en wolof, je vous dirai comment le prononcer, ça peut vous être utile), j’ai étudié leur histoire, culture, religion, civilisation.
L’innovation vous viendra d’une foule d’informations fournies par ceux que vous aurez écouté ou observé, même si vous seul ferez en fin de compte la synthèse. Pour respecter son interlocuteur, il ne faut pas utiliser votre langage savant et prétentieux qui vous fera passer pour un imbécile, il faut utiliser le langage de votre interlocuteur. Mon beau-père avait l’habitude d’aller s’assoir de l’autre coté du bureau, là où serait assis son interlocuteur, pour préparer un argumentaire, il se mettait ainsi par la pensée dans la peau de son client. Les anglais ont l’habitude de dire « put your feet in the customer’s shoes » « mettez vos pieds dans les chaussures du client ».

 

Savez vous pourquoi les crocodiles n’ont pas évolués depuis l’ère mésozoïque, 250 millions d'années ? Parce qu’ils ont une grande bouche et pas d’oreilles, comme quelque uns de nos concitoyens.

 

La troisième sœur, c’est l’amour ou la passion.
Croyez vous que je me serais autant cassé la tête pour construire le navire si je n’avais pas aimé ce pays et ces gens, pourtant pas très rigolos. Il faut se laisser aller à aimer, son métier, ses clients qui vous font confiance, ses actionnaires qui ont investis sur vous, ses fournisseurs partenaires de vos développements, ses collaborateurs. Le monde professionnel est une guerre épouvantable et sans pitié. Si vous devenez patron, construisez une bulle autour de l’entreprise dans laquelle les gens s’aimeront et seront heureux, ils pourront  trouver les ressources pour combattre l’extérieur.

 

Le sentiment est un moteur de l’action beaucoup plus puissant que la raison. Les terroristes tuent et meurent par haine, certain hommes meurent par amour pour les leurs ou leur pays. Personne ne meurt par logique.

 

La frugalité.
Cette méthode de travail consistant à faire les poubelles pour concevoir et construire un truc utile s’appelle la conception frugale, ou jugaad chez les indiens grands spécialistes de la chose. On peut appeler ça aussi le détournement d’usage, car à priori les poubelles ne sont pas faites pour qu’on fabrique un navire avec. Maintenant que vous connaissez le truc, ne cherchez pas le composant spécialement conçu pour votre innovation, car par définition il n’existe pas, allez faire les décharges et poubelles et détournez. Lorsque je fabriquais des machines à repasser, un de mes collaborateurs à eu l’idée d’utiliser des tubes lance fusées (orgues de Staline) pour fabriquer nos repasseuses. Ce qui nous a valu une enquête des services secrets, car c’était en pleine guerre d’Irak, pays où nous avions beaucoup exporté.

 

l’auto-coup de pied.

J’avais déjà quelques brevets et une entreprise créée (et fermée) pendant mes études à mon actif, aussi ce n’était pas ma première innovation, mais j’aime particulièrement cette histoire, car elle m’a servi toute ma vie. Lorsque je me trouve devant un problème apparemment impossible, devant une tâche énorme, et que je n’ose pas me lancer, une petite voix intérieure me dit « Cyril tu as construit un navire dans le désert à partir de rien, tu ne vas tout de même pas te laisser décourager pour si peu ». c’est de l’auto-coup de pied dans le derrière.