LA RÉVOLUTION JAPONAISE EN CONSTRUCTION NAVALE.

En 1885 Louis Emile Bertin ingénieur du Génie maritime a été envoyé par le gouvernement français pour apprendre aux japonais à se construire une marine de guerre efficace, et les chantiers navals qui vont bien avec. Les japonais avaient soif d’apprendre, et les européens soif de leur fournir gentiment  leur technologie.
Quelques années plus tard, en 1905 la flotte de la quatrième puissance mondiale, la Russie, était écrasée par la flotte japonaise si bien préparée par un français. Pour la première fois un pays asiatique battait une grande puissance européenne, grâce aux européens. 

Nous verrons que ce sont des américains qui apprendrons aux japonais à faire le pas décisif des années 1950, qui a ruiné la construction navale américaine et européenne.
 

En rentrant du Japon j’ai fait le tour des chantiers français en faisant des conférences sur les techniques japonaises. Partout on m’a dit qu’eux pouvaient le faire parce qu’ils étaient japonais, mais nous non parce que nous étions français.  … curieux !

 

L’histoire moderne de la construction navale japonaise commence aux Etats-Unis en 1942.

A cette époque les sous-marins allemands étaient en train de gagner la guerre de l’Atlantique en coulant plus de navires marchands que les alliés ne pouvaient en construire, conduisant l’Angleterre à la famine et à l’incapacité de s’approvisionner en matériel de guerre.

Aux États Unis les chantiers navals et le personnel compétent  étaient utilisés pour reconstruire la flotte de guerre détruite par les japonais à Pearl Harbour. Ce qui rendait quasiment impossible le démarrage d’une construction navale marchande de masse.

 

Fantastiques américains, Henry Kaiser ancien apprenti photographe, et puis et puis, il s’intéressa à la construction des routes en plein boom, et remporta un énorme contrat en remettant une offre à un prix dérisoire. Ce qui l’amena à inventer une énorme machine à fabriquer en continu les routes, et à faire fortune. En 1931 il construisit le Hoover Dam sur la rivière Colorado, puis le Golden Gate de San Francisco et plein d’autres. Il fut aussi un constructeur de gratte ciels à structure métallique en s’inspirant de la préfabrication en atelier mise au point quelques années plus tôt par Gustave Eiffel.

Devant la demande en navires de commerce il acheta un petit chantier naval à coté de Seattle. Et là 3 idées de génie :
1-Il va chercher à adapter les méthodes de préfabrication de structure métallique en atelier.
2-Il va visiter les usines d’Henry Ford, et lui dira qu’il allait construire des navires comme lui construisait des voitures, tous identiques en grande série.
3-Il embaucha Elmer Hann, jeune et très brillant ingénieur en construction navale pour mettre le tout en musique. C’est lui qui introduisit l’assemblage par soudure alors que les navires étaient construits par rivetage, long, cher et demandant une grande technicité. Il inventa la construction de la coque en blocs volumiques préfabriqués en atelier (n’est arrivé en France que dans la fin des années 1960), et l’armement de ces blocs à terre.

Le but était de gagner du temps certes, mais surtout de pouvoir utiliser un personnel très peu qualifié, des paysans, des femmes qui représentèrent ¼ de l’effectif. Le principe était d’organiser le travail pour qu’il convienne à l’ouvrier au lieu du contraire. Par exemple il est plus facile de souder par terre qu’au plafond, les blocs étaient donc retournée pour que le plafond se retrouve par terre.

 

Ainsi dans le même chantier la construction de la coque, de la pose de la quille au lancement, passa de 230 jours à … 4 jours 15 heures 30 minutes pour le SS Robert Peary (là ils ont un peu triché). C’est comme ça qu’en créant 7 autres chantiers, et employant 197.000 personnes, ils construisirent 2751 navire identiques en 2 ans ½ , les « liberty ships » et quelques milliers d’autres de modèles différents.
La courbe d’apprentissage est impressionnante.
Les allemands n’ont pas réussi à couler tout ça.

 

 

Après la guerre tout ça s’est arrêté, Elmer Hann fut embauché en 1950 chez « National Bulk Carrier (NBC) », un armateur new-yorkais avec mission de trouver un endroit, n’importe où dans le monde, où pourraient être construits les cargos géants transports de minerai dont il avait besoin. Les européens occupés à reconstruire leur flotte marchande déclinèrent, aussi son choix s’arrêta sur le chantier de Kure, qu’il loua pour 10 ans. N’oublions pas que contrairement aux chantiers allemands les chantiers japonais n’ont pas été détruits, car les sous-marins américains à leur tour avaient asséchés les approvisionnements japonais qui ne pouvaient plus travailler faute de matière première.
Le contrat passé avec le gouvernement japonais en 1951 prévoyait la fondation d’une école de construction navale pour former les ingénieurs japonais et l’accès libre sur le chantier pour faire le transfert de technologie. Tous les ingénieurs en construction navale du Japon y sont passés, 5.000 les premières années. Et elle a continué a être utilisée puisque j’y ait été formé bien des années plus tard.

 

Le Dr Edward DEMING est avec Walter SHEWHART et Joseph JURAN le trio d’américains qui ont inventés dans les années 1930 les techniques de la qualité, et surtout de d’échantillonnage statistique clef de l’amélioration continue. Deming, professeur de statistique à l’Université de New York, avait été un acteur majeur du grand recensement de la population américaine dans les années 30, il fut donc envoyé au Japon pour faire de même en 1947. L’industrie Japonaise en convalescence produisait des produits d’une exécrable qualité. Aussi l’Union des savants et ingénieurs japonais (JUSE) décidèrent de propager largement les Méthodes de Contrôle Statistiques (SCM) grâce aux ouvrages de DEMING.

Ils créèrent une association, menée par le jeune Dr Shinto, pour la propagation de ces techniques, qui invita DEMING à venir faire une tournée de conférences. 35 conférences durant l’été 1950, aux plus hautes autorités et aux patrons de l’industrie japonaise. Il revint une vingtaine de fois faire des tournées de conférences. Le Dr Shinto devint l’ingénieur en chef de Hann à Kuré, puis au départ de Hann le Président d’IHI. Fantastique mariage des méthodes de Kaiser/Hann et de Deming.  Le « journal of ship production » américain note « A cette époque, le système I.H.I. permettait à un ouvrier d’accomplir en une heure le travail pour lequel 3 heures/homme étaient nécessaires dans un chantier naval américain ».

 

Deming est le second étranger à avoir été décoré dans l’ordre du trésor sacré, la plus haute distinction, par l'Empereur du Japon pour sa contribution à la renaissance de l'industrie japonaise. Devinez qui fut le troisième, Elmer Hann évidemment. Et le premier alors ? Louis Emile Bertin le français. Accessoirement Shinto aussi fut décoré mais c’était plus normal pour un japonais.
Voilà comment Un français, deux américains, et un japonais sont les pères de cette réussite exceptionnelle.