Disparition des Chantiers Navals de la Ciotat

La stratégie de l’apprentissage.

Nous commémorons cette année le trentième anniversaire de la mort des Chantiers Navals de la Ciotat, entreprise multiséculaire.

 Les médias dirent que la faute en revenait à la concurrence déloyale des pays asiatiques, Japon puis Corée, ou de directives européennes. Tout le monde l'a cru, tellement c'était rassurant à entendre.

 

J'ai travaillé 12 ans dans ce chantier, et j'en connaissais bien le fonctionnement, y ayant occupé de nombreux postes.
Puis j'ai participé à une mission de transfert de technologie au Japon dans le groupe I.H.I. qui a duré en tout près de 6 mois.

 Nous avons rencontrés le Président du groupe à Tokyo, et je lui ai posé la question :

 "pourquoi vendez vous votre savoir faire à des concurrents qui pourront l'utiliser contre vous ?"

 la réponse fut cinglante, et étonnante pour un japonais si poli :

 "parce que vous ne serez pas capables de l'utiliser."

 Quelques semaines de travail dans ces chantiers nous ont convaincus qu'en effet nos chantiers navals français avaient accumulés tellement de retard qu'il serait impossible de se relever avant la fermeture inéluctable.

Et pendant ce temps là .... les directeurs de La Ciotat s'entretuaient et  les ouvriers étaient en grève !

 

C'est cela que je vais vous raconter. Comment en moins de 30 ans les japonais ont accumulés un tel savoir faire que leurs navires coutaient 2 fois moins cher à fabriquer, 3 fois moins d'heures de travail, 25% de valeur des approvisionnements en moins, et que l’entreprise française a accumulé un monceau d’âneries tout aussi impressionnant.
Vous vous trompez si vous pensez que c’est de l’histoire ancienne qui n’a plus aucun intérêt, nous voyons encore tous les jours des cas semblables, où des dirigeants, des cadres, des syndicalistes, des élus suicident leur entreprise par cupidité, prétention, idéologie, incompétence. Les cas de La Ciotat et Aïoi le chantier japonais sont d’actualité et peuvent être instructifs pour comprendre l’entreprise d’aujourd’hui. Les nouveaux outils n’ont pas changés les motivations humaines.

 

 Un petit ingénieur débutant :

J’ai été embauché par les Chantiers Navals de La Ciotat le 1er Avril 1974, 6800 salariés à l’époque, leader mondial des navires transporteurs de gaz liquéfié, et parfaitement rentable.
J’étais diplômé de l’École Centrale de Nantes avec une spécialisation d’architecture et construction navale. Ce n’est que sur place que j’ai appris que je n’avais pas le bon diplôme, il fallait être sorti du Génie Maritime (E.N.S.T.A.) pour pouvoir prétendre faire carrière.
Pas grave, je n’avais aucune ambition autre que de faire vivre ma famille dans un lieu paradisiaque, et de faire le métier que j’aimais. C’est pourquoi j’ai choisi de faire un peu tous les métiers, 7 en tout, en m'intéressant à tous, sans essayer de faire carrière dans aucun. C’est ce qui m’a donné une bonne connaissance de cette entreprise et m’a donné la chance d’être choisi pour piloter la mission japonaise.
Dès 1983 j’avais compris que cette entreprise multiséculaire ne survivrait plus très longtemps, il y avait trop de choses qui clochaient :

-Le mode de management : « il faut diviser pour régner » était la politique assumée d’un directeur général qui cumulait la direction des C.N.C. avec celle de sa propre entreprise et avec la présidence de la chambre de commerce de Marseille. Il avait donc placé aux postes de commandes des gens qui se détestaient cordialement. Je ne vous raconterai pas les petites histoires du Baron Jean d’Huart, de Victor Giraud, de J-P Christophe et de leurs supplétifs. Le Président lui, avait ses bureaux à Paris, et venait parfois à La Ciotat, au moins une fois par an.
-La mainmise des syndicats : les représentants syndicaux, pléthoriques, étant particulièrement occupés à organiser des grèves ou à ralentir le travail. A chaque lancement de navire une petite grève permettait de « faire pression sur les armateurs (les clients) pour qu’ils passent commande ». Tous les ans une semaine de grève aux premières chaleurs pour passer en horaire décalé, payé 25% de plus. La plus belle, celle de 1986, 5 semaines de grèves totale, avec cadenassage des grilles,  pour obtenir une diminution du temps de travail de 20 minutes par jour, avec soutien de la mairie communiste. La direction a fini par lâcher. Défilé dans la ville « on a gagné », défilé dans ma tête « ils ont gagnés le droit d’être chômeurs », et quelques semaines plus tard dépôt de bilan, puis l’année suivante liquidation judiciaire.

-Le vol. Les salariés avaient une fâcheuse habitude de se servir librement en outillage ou matériel, suivant l’exemple de leur encadrement. Difficile d’être quincailler à La Ciotat, car il suffisait de se servir dans les chantiers. Comment le leur reprocher, le directeur de la production était propriétaire de nombre d'entreprises de sous-traitance qu’il employait, comme conflit d’intérêt il est difficile de faire mieux.
-Les médecins. On allait pas chez le médecin, on allait chercher un arrêt maladie. Pendant les vendanges, l’ouverture de la chasse, les premiers seins nus sur la plage, et bien d’autres occasions, le taux d’absentéisme dépassait les 25%.
-Nos données de gestion montraient une baisse constante de la productivité, et une hausse constante des malfaçons.

 

Aussi j’ai entrepris de reprendre des études à mi-temps en plus du boulot à plein temps, 3 à 4 ans avant la fin, pour être capable de faire un autre métier, et j’ai reçu mon dernier diplôme universitaire le mois qui a suivi le dépôt de bilan, et lorsque j’ai été licencié j’avais déjà un contrat de travail dans une autre entreprise.
Timing parfait, mais bien triste.