La disparition des Chantiers Navals de la Ciotat

La stratégie de l’apprentissage.

Cyril Grandpierre. (Ingénieur, ancien dirigeant d’entreprises industrielles et vice-président de groupe multinational, administrateur d’université, professeur, chercheur, inventeur … et ancien ingénieur aux Chantiers Navals de La Ciotat). Troyes, juillet 2018. V3

 

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Nous commémorons cette année le trentième anniversaire de la mort des C.N.C. (Chantiers Navals de la Ciotat), entreprise multiséculaire.

 

Les médias dirent que la faute en revenait à la crise, la concurrence déloyale des pays asiatiques, Japon puis Corée ou aux directives européennes. Tout le monde l'a cru, tellement c'était rassurant à entendre, la faute de personne ! Mais c’était faux et je crois que les milliers de victimes ont le droit de savoir la vérité, de savoir comment on assassine une industrie.

J'ai travaillé 12 ans dans ce chantier, et j'en connaissais bien le fonctionnement, y ayant occupé de nombreux postes. Enfin, j'ai participé à une mission de transfert de technologie au Japon qui a duré en tout près de 6 mois et m’a ouvert les yeux.

Nous avons rencontrés le Président du groupe japonais I.H.I. à Tokyo, et je lui ai posé la question :

"Pourquoi vendez vous votre savoir faire à des concurrents qui pourront l'utiliser contre vous ?"

la réponse fut cinglante : "Parce que vous ne serez pas capables de l'utiliser."

Quelques semaines de travail dans ces chantiers nous ont convaincues qu'en effet nos chantiers navals français avaient accumulés tellement de retard qu'il leur serait impossible de se relever avant la fermeture inéluctable.

 

Et pendant ce temps là ... les directeurs de La Ciotat se chamaillaient et les ouvriers étaient en grève !

 

C'est cela que je vais vous raconter : Comment en moins de 30 ans les japonais ont accumulés un tel savoir faire que leurs navires coutaient 2 fois moins cher à fabriquer, 3 fois moins d'heures de travail, 1/4 de valeur des approvisionnements en moins et que les Chantiers de La Ciotat, comme d’autres chantiers français, ont accumulés un monceau d’âneries impressionnant.

Une histoire ancienne sans intérêt ? Détrompez vous !

Car nous voyons encore tous les jours des cas semblables où des dirigeants, des cadres, des syndicalistes, des élus suicident leur entreprise par cupidité, prétention, idéologie, incompétence, tandis que d’autres se développent sur le long terme dans le même environnement. Les cas de La Ciotat et Aïoi le chantier japonais qui me servira de comparaison sont d’actualité et peuvent être instructifs pour comprendre l’entreprise d’aujourd’hui. Les nouveaux outils informatiques n’ont pas changés les motivations humaines.

 

 Un petit ingénieur débutant :

J’ai été embauché par les C.N.C. (Chantiers Navals de La Ciotat) le 1er Avril 1974, 6800 salariés à l’époque, leader mondial des navires transporteurs de gaz liquéfié, et parfaitement rentable.
J’étais diplômé de l’École Centrale de Nantes avec une spécialisation d’architecture et construction navale. Ce n’est que sur place que j’ai appris que je n’avais pas le bon diplôme car il fallait être sorti du Génie Maritime (E.N.S.T.A.) pour pouvoir prétendre faire carrière.
Pas grave, je n’avais aucune ambition autre que de faire vivre ma famille dans un lieu paradisiaque, et d’exercer la profession que j’aimais. C’est pourquoi j’ai choisi de faire un peu tous les métiers, 7 en tout, en m'intéressant à tous, sans essayer de faire carrière dans aucun. C’est ce qui m’a donné une bonne connaissance de cette entreprise et la chance d’être choisi pour piloter la mission japonaise.
Dès 1983 j’avais compris que cette entreprise multiséculaire ne survivrait plus très longtemps, il y avait trop de choses qui clochaient :

 

-Le mode de management : « il faut diviser pour régner » était la politique assumée d’un directeur général qui cumulait la direction des C.N.C. avec celle de sa propre entreprise et avec la présidence de la chambre de commerce de Marseille. Étaient placés aux postes de commandes des directeurs qui se détestaient cordialement. Je ne vous raconterai pas les petites histoires du Baron Jean d’Huart, de Victor Giraud, de J-P Christophe et de leurs supplétifs. Le Président lui, avait ses bureaux à Paris, et venait parfois à La Ciotat, au moins une fois par an.
-La mainmise des syndicats : les représentants syndicaux, pléthoriques, étaient particulièrement occupés à organiser des grèves ou à ralentir le travail. A chaque lancement de navire une petite grève permettait de « faire pression sur les armateurs (les clients) pour qu’ils passent commande », dont l’efficacité n’a jamais pu être démontrée. Tous les ans une semaine de grève aux premières chaleurs pour passer en horaire décalé, payé 25% de plus, on connaissait le scénario à l’avance puisqu’il se répétait tous les ans. La plus belle, celle de 1986, 5 semaines de grèves totale, avec cadenassage des grilles,  pour obtenir une diminution du temps de travail de 20 minutes par jour, avec soutien de la mairie communiste. La direction a fini par lâcher. Défilé dans la ville « on a gagné », défilé dans ma tête « ils ont gagné le droit d’être chômeurs », et quelques semaines plus tard dépôt de bilan, puis l’année suivante liquidation judiciaire.
-La fauche. Certains salariés avaient la fâcheuse habitude de se servir librement en outillage ou matériel, suivant l’exemple de leur encadrement. Difficile d’être quincailler à La Ciotat, car il suffisait de se servir dans les chantiers. Comment le leur reprocher ? On racontait que le directeur de la production était propriétaire de nombre d'entreprises de sous-traitance qu’il employait, comme conflit d’intérêt il est difficile de faire mieux ! (vrai, pas vrai ? ce qui compte c’est l’image qu’en ont les salariés)
-Les médecins. On n’allait pas chez le médecin pour être soigné (si parfois !), mais pour chercher un arrêt maladie. Pendant les vendanges, l’ouverture de la chasse, les premiers seins nus sur la plage et bien d’autres occasions, le taux d’absentéisme dépassait les 25%.
-Nos données de gestion commençaient à montrer une baisse constante de la productivité et une hausse constante des malfaçons, venant confirmer ce qu’on voyait bien.

 

 

Aussi ai-je entrepris de reprendre des études à mi-temps en plus du boulot à plein temps, 3 à 4 ans avant la fin, pour être capable d’exercer une autre profession et j’ai reçu mon dernier diplôme universitaire le mois qui a suivi le dépôt de bilan et lorsque j’ai été licencié j’avais déjà un contrat de travail dans une autre entreprise.
Timing parfait, mais bien triste.

 

[Exagérés ? : Les jugements que je portais il y a plus de 30 ans sur les chantiers de La Ciotat étaient ils exagérés ? J’avais fait relire les textes par des collègues qui n’ont rien trouvé à y redire. Des ciotadens qui y ont toujours vécu pourraient le trouver, mais leurs souvenirs, comme les miens, deviennent trop flous pour juger de ce témoignage d’une période troublée. ]