Construire un navire dans le désert.

Une expérience de management particulièrement marquante pour un tout jeune homme.

C'est naïf et gentillet, mais ça mérite les 3 minutes de vidéos.

Les images sont particulièrement mauvaises car repiquées sur un film 8mm de 40 ans, et le texte fidèle au texte d'origine est bien mal déclamé, mais vous y apprendrez ce qu'est le management par :

La rigueur.

   Le rêve.

      et l'Amour !

 

Ou comment construire un navire en bordure du désert, à partir de ... rien.

L'histoire n'est pas polluée par l'argent, car personne n'a gagné plus, alors qu'il y a eu une réelle création de richesse. Il faut avoir une réflexion sur le point suivant : de nombreuses villes construites le long du fleuve auraient eu besoin de bacs. Les ressources, comme le besoin, préexistaient (ouvriers désœuvrés, matériel dans les décharges, un ingénieur coopérant) avant l’histoire, et existaient toujours après. Et pourtant le coopérant d’avant ne savait pas ou ne voulait pas savoir et n’a donc pas fait, celui là savait et a fait, son successeur savait et a décidé de ne pas continuer.

Qui voulez vous être, celui qui ne voulait pas savoir et a eu un séjour peinard, celui qui a fait et a eu un séjour difficile, ou celui qui savait mais a décidé de ne pas faire pour être tranquille ?

 

Juste après la fin de mes études, je suis parti travailler au ministère des «routes et travaux publics» du Tchad.

Un des pays les plus pauvres d’Afrique, au Sud du Sahara, traversé par le grand fleuve Chari.

Le bac (appelé localement «navire fluvial», par opposition aux pirogues) de la seconde ville du pays avait coulé 2 ans auparavant, laissant une partie du pays sans accès pour les voitures et les camions.

Comme mon travail était sans utilité et ennuyeux, et que j’étais ingénieur et architecte naval de formation, j’ai proposé à mon patron le Ministre de construire un « navire fluvial », un bac quoi !.

Il a d’abord bien ri, et comme il n’avait pas de budget, il m’a alloué un bout de terrain dans la cours du ministère, le long du fleuve, et un ouvrier local pour m’aider. Tous les deux nous avons commencé à trier les matériels en train de rouiller dans le dépotoir-poubelle des travaux publics, à afficher les listes et les premiers plans.

Quelques jours plus tard, quelques ouvriers désœuvrés du ministère, sont venus jeter un œil.

«Que faites vous ?»                 

«Nous construisons un navire, venez nous aider !»

A la fin nous fumes une bonne quinzaine, tous volontaires, pas payés plus pour ce travail.

9 mois plus tard, nous avons lancés le premier navire jamais construit dans cette partie du monde.

Il était capable de transporter 2 camions de 15 tonnes en même temps.
Il a remonté le fleuve sur quelques centaines de Km pour rejoindre sa ville, et a fait honnêtement son boulot pendant des années. Puis il a été remplacé par un pont.

Mes ouvriers étaient très fiers, leur communauté les avaient surnommés « les hommes qui construisent un navire dans le désert ».

Moi, je me suis fait plus d’ennemis que d’amis.
Car la foule de ceux qui ne font rien n’aiment pas les rares personnes qui essayent de faire bouger les choses.

Mais, j’ai appris 3 choses sur le management :

1 -Si vous traitez les gens avec respect, et que vous leur donnez un rêve, alors vous pouvez construire un navire à partir de rien.

2 –Commencez par montrer l’exemple, en faisant les choses par vous même.

3 –Ce n’est pas comme ça qu’on devient un grand patron,
     mais c’est comme ça qu’on a une vie utile et passionnante.

C’est le management par
la rigueur car avec si peu de ressources il a fallu très bien organiser le travail,
le rêve
car c’était complètement fou, mais promettait de rendre service à toute une ville,
le respect et l’amour
car il a fallu beaucoup respecter et aimer ces hommes et ce pays.

Aujourd’hui on pratique le management par la terreur et le mépris, et on ne construit plus de navires dans le désert.


Quelques détails techniques.

J'ai utilisé un moteur de camion Berliet pris sur un camion accidenté. Un 150CV Diésel ultra rustique, avec embrayage, changement de vitesse, marche arrière et tout. Le circuit de refroidissement est classique dans un camion, sauf qu'il est à circuit ouvert, alimenté par un fut de 200 litres sur le pont qu'on remplit toutes les demi-heures avec l'eau du fleuve. Dans l'eau un arbre à cardan permet de remonter l'hélice en passant sur les hauts fonds. Pas de gouvernail mais une tuyère permettant de mieux virer, car avec un engin de 14 m de long et 25 de large, ce n'est pas évident. Les coques sont encastrées dans le pont, ni boulonnées, ni soudées, ainsi si une coque coule, elle n'entraine pas le reste. Et si on veut faire l'entretien de la barge motrice, on peut facilement la séparer du reste. Les rampes d'accès étaient conçues pour que leur poids s'équilibrent parfaitement. Les coques viennent d'un pont flottant utilisé pendant la guerre, qui avait coulé et dont on a pu récupérer ces 5 barges. Les fonds avaient rouillé et on a pu les changer avec des tôles récupérées sur des bennes de camion accidenté. Une partie de la structure du pont vient d'un hangar à moitié effondré. Et tout comme ça ...

Quelle est donc cette ville que je n'ai jamais vu ?

Je n'avais pas le droit de quitter le district de la capitale Fort Lamy, je n'ai donc pas pu accompagner mon bac. On m'avait dit que la destination était Fort Archambault, 600 km plus au sud. Quand aujourd'hui, 45 ans plus tard,  je regarde Google Map, ça ne correspond pas exactement à la description qui m'en a été faite. Alors Bousso ? mais c'est trop petit. ???