Plus que pour 3 mois.

Je ne sais pas pourquoi je raconte cette histoire, il n’y a aucun enseignement à en tirer, elle est triste, mais c’est peut être celle qui m’a le plus marqué dans ma vie professionnelle.

 

Si vous avez lu les chapitres précédents vous savez ce qu’est le service échafaudages des Chantiers Navals de La Ciotat.

Je voulais créer un bureau d’études pour que les échafaudages ne soient pas installés au pif, mais suivant un plan précis et réfléchis. Cela éviterait d’avoir à les faire et refaire trop souvent.
Pour cela il me fallait un dessinateur sachant ce qu’est un navire.

Évidemment impossible à embaucher, d’autant plus que je devais le créer en cachette de ma direction, car officiellement c’est le bureau des méthodes, sous la responsabilité directe du Directeur de Production, qui était chargé de le faire.

Une mutation pouvait passer inaperçu, une embauche non.

 

J’étais bien copain avec tous les chefs de service des bureaux d’études, car c’est là que j’avais débuté. Aussi j’en ai fait le tour pour demander un dessinateur. Refus polis, jusqu'à ce que l’un d’entre eux me dise oui :
“Il y a bien Justin, personne n’en veux parce qu’il a une leucémie, il est en traitement lourd un jour par semaine à l’hôpital de Marseille, et il n’en a plus que pour quelques mois. Alors impossible de le mettre sur un projet, et puis ses collègues ne veulent plus travailler avec lui.“  
“Ok, si il est d’accord je le prend.“

 

On a récupéré une table à dessins à la décharge, on l’a installée au milieu du bureau de la maitrise des échafaudeurs et chaleureusement accueilli Justin notre dessinateur- échafaudeur.
Même si il ne pouvait travailler que 4 jours semaine et encore pas très vaillamment, il a été de tous les coups, de toutes nos réussites, de toutes nos joies et de nos échecs.
Et puis il s’est mis a aller mieux, beaucoup mieux, presque une vie normale.

On appelle ça une rémission.

Et deux ans plus tard son état s’est à nouveau dégradé, il a trainé encore quelques mois et est décédé.

 

Nous avons tous pleuré notre ami le dessinateur-échafaudeur.

 

Sa veuve nous a écrit pour nous remercier et nous dire que l'amitié de ses collègues et l'activité passionnante avaient été un puissant moteur psychosomatique et lui avaient donné 2 ans de vie supplémentaire.

le dessinateur-échafaudeur derrière sa table à dessin.
le dessinateur-échafaudeur derrière sa table à dessin.

Complément tardif :
Bien des années après avoir publié cette histoire, je me rend compte qu’elle est très instructive.

 

On donne à l’entreprise un but clair que tout le monde pourra partager avec fierté. Pour les échafaudages c’était de permettre aux autres ouvriers de travailler en toute sécurité ; pour mon entreprise de machines de blanchisserie professionnelle, c’était d’offrir un moment de confort et de bonheur aux malades des hôpitaux ; pour mon frère fabricant de lances incendie, je leur ai proposé de devenir fabricants de super pouvoirs pour super héros.
Les buts de progression de l’entreprise doivent aussi être explicite et partageables par tous.
Mais si le patron propose d’atteindre les 15% de rentabilité des capitaux immobilisés exigés par l’actionnaire et de devenir leader européen, c’est qu’il n’a rien compris, car cela n’a aucune chance de faire rêver l’ouvrier de base.

 


On donne à l’équipe un but clair et motivant, s’intégrant dans les objectifs et les progressions de l’entreprise.

 


Chacun doit comprendre quelle est sa place dans l’équipe, et sa participation au travail comme aux améliorations. Chacun doit avoir un domaine de liberté et de créativité, aussi petit soit il, pour éviter de « laisser sa cervelle au vestiaire ». Grace à cela le travail devient une aventure d’équipe, où règnent les échanges et l’entraide.

 

Ainsi le travail peut sauver la vie d’un homme, au moins pour deux ans.

 

Mais tout ceci est de la responsabilité du patron … et ce n’est pas facile.

 

J'ai beaucoup appris durant mon séjour au Japon, et notamment le secret de leur formidable progression dans les années 60 et 70. Vous ne le trouverez dans aucun livre car eux même ne sont pas des champions de la synthèse à la française.

Chaque individu, chaque équipe, l'entreprise, se mets dans un état d'apprentissage permanent pour s'améliorer indéfiniment. Non seulement apprendre et observer les progrès que cela génère c'est passionnant, mais en plus c'est d'une efficacité prodigieuse. Comme tout apprentissage, cela doit se vivre comme un jeu et non comme un bagne.

"Se mets dans un état d'apprentissage", ce n'est pas apprendre passivement, c'est activement observer et chercher toutes les occasions d'en savoir plus et de progresser.

Aux chantiers navals le coût des échafaudages et la durée de mise en œuvre ont été divisés par 3 en 3 ans (ce qui m'a valu le prix de l'innovation de l'académie de marine, mais pas d'augmentation ;-(    ).

La productivité de l'entreprise Dubix a augmentée de 5% par an (hors investissements) pendant 18 ans, soit 240%.